Chaque mois, le scénario recommence. Avant même que nos règles arrivent, nous savons déjà ce qui nous attend.
Nous appréhendons ces règles douloureuses, ces crampes menstruelles, parfaccompagnées de maux de tête, de nausées ou de fatigue pendant les règles qui viennent perturber notre sommeil, notre travail, nos études, notre quotidien.
Nous avons appris à faire avec. À anticiper la douleur, à nous organiser autour d’elle, à l’endurer en silence.
Peu à peu, cette forme de résignation silencieuse a fini par banaliser les douleurs menstruelles, même lorsqu’elles bouleversent notre quotidien.
Mais pourquoi nos règles peuvent-elles faire si mal ? Que se passe-t-il réellement dans notre utérus lorsque la douleur apparaît ? Et pourquoi certaines d’entre nous ressentent-elles
quelques tiraillements quand d’autres vivent des règles très douloureuses ?
La science comprend de mieux en mieux l’origine de ces douleurs menstruelles. Et elle commence aussi à regarder autrement ce sang qui accompagne nos cycles pendant des décennies.
Ce sang menstruel, si longtemps caché et si peu étudié, pourrait nous en apprendre beaucoup sur notre santé féminine…
Pour comprendre nos douleurs menstruelles, il faut d’abord regarder ce qui se passe à l’intérieur de notre utérus.
Au cours de chaque cycle menstruel, sous l’influence des hormones, sa paroi interne, l’endomètre, s’épaissit progressivement pour se préparer à accueillir un éventuel embryon.
Lorsqu’il n’y a pas de grossesse, les taux d’œstrogènes et de progestérone diminuent en fin de cycle. Cette chute hormonale déclenche une succession de mécanismes qui conduisent l’endomètre à se désagréger puis à être éliminé : c’est la menstruation, autrement dit nos règles [1].
Mais l’endomètre ne s’évacue pas tout seul.
L’utérus est aussi un muscle. Pendant les menstruations, il se contracte pour permettre l’évacuation du sang et des tissus de l’endomètre par le col de l’utérus puis le vagin [1].
Ces contractions sont physiologiques. Pourtant, chez certaines d’entre nous, ces contractions sont ressenties de façon très douloureuse.

Au moment de la menstruation, l’endomètre libère notamment des molécules appelées prostaglandines. Elles participent au processus inflammatoire local et stimulent les contractions du muscle utérin [1].
Plus leur activité est importante, plus les contractions peuvent être fortes. Elles peuvent également provoquer un resserrement des petits vaisseaux sanguins et réduire temporairement l’apport en oxygène au muscle utérin. C’est l’un des mécanismes qui contribue à expliquer ces règles très douloureuses [1].
Et la recherche continue à préciser leur rôle.
Une revue systématique publiée en 2025 s’est intéressée non pas au sang prélevé dans une veine, mais directement au flux menstruel de femmes souffrant de dysménorrhée, le terme médical utilisé pour désigner les règles douloureuses. Parmi les études analysées, huit retrouvaient de façon concordante des concentrations plus élevées de prostaglandines dans le flux menstruel des femmes souffrant de dysménorrhée [2].
Les prostaglandines jouent donc un rôle important dans les douleurs menstruelles. Mais elles n’expliquent pas tout : pourquoi certaines d’entre nous ressentent-elles quelques crampes menstruelles quand d’autres souffrent beaucoup plus ? [2]

Douleurs dans le bas-ventre, mal de dos, nausées, diarrhées, maux de tête, fatigue pendant les règles… Les manifestations qui accompagnent les règles peuvent être multiples.
Les prostaglandines produites au niveau de l’utérus peuvent aussi agir sur d’autres parties de notre corps. Elles contribuent notamment à expliquer certains troubles digestifs qui accompagnent parfois les règles. Quant aux contractions utérines ou crampes menstruelles, la douleur peut irradier vers le dos ou les cuisses [1].
Voilà pourquoi un simple mal de ventre pendant les règles peut parfois devenir une expérience beaucoup plus globale du corps.
Et nous ne la vivons pas toutes de la même façon. Certaines ressentent pendant quelques heures des crampes menstruelles d’intensité variable. D’autres doivent interrompre leurs activités, rester allongées ou organiser leur quotidien en fonction de leurs règles.

La science n’a pas encore toutes les réponses. L’intensité des contractions et des mécanismes inflammatoires peut varier, tout comme notre sensibilité à la douleur.
D’autres facteurs, comme le stress, le sommeil ou certaines caractéristiques de notre cycle menstruel, ont également été associés à des douleurs menstruelles plus importantes [3]. Mais leur influence est complexe et ne suffit pas à expliquer, à elle seule, pourquoi un mois est plus douloureux qu’un autre.
Notre expérience des douleurs des règles n’est donc pas figée. Et surtout, une douleur qui change nettement, devient de plus en plus forte ou finit par perturber notre quotidien mérite qu’on s’y intéresse.

Les douleurs des règles sont fréquentes. Mais leur fréquence ne doit pas conduire à banaliser la douleur.
La forme la plus courante, appelée dysménorrhée primaire, correspond à des douleurs menstruelles sans maladie pelvienne identifiée. Elles apparaissent généralement au moment ou juste avant les règles et sont en grande partie liées à l’activité des prostaglandines et aux contractions de l’utérus [1,2].
Mais des règles très douloureuses peuvent aussi avoir une autre origine. On parle alors de dysménorrhée secondaire. L’endométriose est aujourd’hui la cause la plus connue, mais ce n’est pas la seule. L’adénomyose, qui touche la paroi de l’utérus, certains fibromes, des kystes ovariens ou encore une infection pelvienne peuvent également être à l’origine de douleurs [4].
Une douleur dans le bas-ventre qui devient plus intense au fil des cycles, apparaît alors que les règles étaient auparavant peu douloureuses, persiste en dehors des menstruations, s’accompagne de saignements inhabituels ou retentit fortement sur la vie quotidienne mérite donc d’être discutée avec un professionnel de santé.
Car avoir ses règles ne signifie pas devoir accepter d’avoir très mal.

Pendant des siècles, les règles ont été entourées de croyances, de silences et d’interdits.
Selon les époques et les cultures, le sang menstruel a pu être associé à la fertilité ou investi d’un pouvoir symbolique. Mais il a aussi souvent été considéré comme sale, impur, voire dangereux. Cette notion d’« impureté » a parfois été étendue aux femmes elles-mêmes pendant leurs règles, entraînant des restrictions dans leur vie quotidienne, sociale ou religieuse [5].
Même lorsque ces interdits ont disparu, une injonction semble avoir perduré : le sang menstruel doit rester discret, voire invisible. Une tache sur un vêtement ? À cacher au plus vite. Une protection périodique ? À glisser discrètement dans une poche.
Et la science, elle aussi, a longtemps peu regardé ce sang. Plus largement, certains sujets propres à la santé féminine sont longtemps restés moins explorés par la recherche, pour différentes raisons scientifiques, médicales mais aussi socioculturelles [6].
Aujourd’hui, le regard change. Ce sang de nos menstruations que nous avons surtout appris à absorber, cacher puis jeter intéresse de plus en plus les chercheurs. Et ce qu’ils commencent à y découvrir nous invite à le regarder tout autrement.

Ce que nous appelons communément notre sang menstruel est en réalité un flux menstruel bien plus complexe.
Il contient du sang provenant de petits vaisseaux, mais aussi des cellules et des fragments de l’endomètre — la muqueuse qui tapisse l’intérieur de notre utérus — ainsi que de
nombreuses molécules produites localement [7].
Sa composition diffère donc de celle du sang prélevé dans une veine. Des recherches récentes ont notamment observé des différences dans les quantités de certaines hormones et molécules impliquées dans l’inflammation, ainsi que dans les types et les proportions de cellules immunitaires présentes [8].
Et c’est précisément cette différence qui intéresse les chercheurs.
Une prise de sang nous renseigne sur ce qui circule dans l’ensemble de notre organisme. Le flux menstruel contient, lui, des éléments provenant directement de l’endomètre et de son environnement.
Il offre ainsi un accès particulier à ce qui se passe chaque mois dans notre utérus : comment l’endomètre se transforme au cours du cycle menstruel, puis se désagrège et s’élimine au moment des règles, avant de se renouveler. [7,8].
Autre particularité : ce flux peut être recueilli facilement et suivi au fil du cycle féminin. Les chercheurs peuvent ainsi étudier ce qui s’y passe sans avoir à effectuer un prélèvement directement dans l’utérus.
Nos règles pourraient donc nous donner accès à des informations sur notre santé gynécologique jusqu’ici beaucoup plus difficiles à observer.

Nous avons déjà appris à observer notre santé gynécologique à partir de cellules prélevées sur le col de l’utérus. C’est le principe du prélèvement réalisé lors du dépistage du cancer du col : selon l’âge, les cellules recueillies permettent de rechercher des anomalies cellulaires ou la présence de papillomavirus humains (HPV) à haut risque [9].
Alors pourquoi ne pas aussi apprendre à lire ce que notre corps nous donne naturellement chaque mois ?
C’est l’une des pistes qu’explore aujourd’hui la recherche avec le flux menstruel.
Les scientifiques y recherchent des cellules et des molécules susceptibles de nous renseigner sur le fonctionnement de l’endomètre et, à terme, de contribuer à mieux comprendre certaines maladies gynécologiques.
L’endométriose est aujourd’hui l’un des domaines les plus étudiés [10], mais les recherches s’intéressent plus largement au potentiel du flux menstruel pour explorer notre santé reproductive et gynécologique.
Nous n’en sommes pas encore au stade d’un « frottis des règles » : aucun dépistage de routine fondé sur l’analyse du sang menstruel n’est aujourd’hui validé.
Mais notre regard change déjà. Nos règles ne sont peut-être pas seulement la fin d’un cycle.
Elles pourraient aussi devenir une nouvelle fenêtre pour observer et mieux comprendre notre santé gynécologique.

Pendant plus de trente ans de notre vie, nos règles rythment nos cycles menstruels.
Chaque mois, nous saignons. Nous composons avec ce sang qui arrive sans que nous l’ayons décidé, avec les douleurs, la fatigue ou le mal-être qui parfois l’accompagnent.
Un sang que la société nous a longtemps appris à cacher. Un sang considéré, selon les époques et les cultures, comme sale, impur ou simplement sans intérêt.
Et si ce qui changeait aujourd’hui, c’était enfin le regard porté sur lui ?
La science commence à voir dans notre sang menstruel non plus ce que notre corps rejette chaque mois, mais une source précieuse de connaissances sur notre santé féminine.
Après avoir été si longtemps caché et si peu étudié, notre sang menstruel commence enfin à avoir des choses à nous apprendre.
Nos corps, nos cycles, notre Sorae

[1] Dawood M.Y. Primary dysmenorrhea: advances in pathogenesis and management.
Obstetrics & Gynecology. 2006;108(2):428–441. doi:10.1097/01.AOG.0000230214.26638.0c. PubMed
[2] Kyathanahalli C.N., Tu F.F., Ashenafi G., Schroer M.S., Hellman K.M. Seeking the root causes of menstrual pain: A systematic review of biomarkers in menstrual efluent. Molecular Pain. 2025;21:17448069251360092. doi:10.1177/17448069251360092. PubMed
[3] Mitsuhashi R., Sawai A., Kiyohara K., Shiraki H., Nakata Y. Factors Associated with the Prevalence and Severity of Menstrual-Related Symptoms: A Systematic Review and Meta-
Analysis. International Journal of Environmental Research and Public Health. 2023;20(1):569. doi:10.3390/ijerph20010569. PubMed
[4] Pinkerton J.V. Dysménorrhée. Manuel MSD – Édition professionnelle. Mise à jour juin 2026. MSD Manuals
[5] Hennegan J., Shannon A.K., Rubli J., Schwab K.J., Melendez-Torres G.J. Women’s and girls’ experiences of menstruation in low- and middle-income countries: A systematic review and qualitative metasynthesis. PLoS Medicine. 2019;16(5):e1002803.
doi:10.1371/journal.pmed.1002803. PubMed Central (PMC)
[6] National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine. A New Vision for Women’s Health Research: Transformative Change at the National Institutes of Health. Washington, DC: The National Academies Press; 2024. NCBI
[7] Tindal K., Filby C.E., Cousins F.L., et al. The composition of menstrual fluid, its applications, and recent advances to understand the endometrial environment: a narrative review. Human Reproduction Update. 2024. Monash University
[8] Michel R., Sinnis-Bourozikas A., Vanos V., et al. Flowing differently: exploratory characterization of menstrual efluent compared with peripheral blood. F&S Science. 2026;7(5):428–437. doi:10.1016/j.xfss.2026.06.002. PubMed
[9] Institut national du cancer. Le programme national de dépistage du cancer du col de
l’utérus. Deux tests selon l’âge : examen cytologique de 25 à 29 ans et test HPV-HR de 30 à 65 ans. Cancer
[10] Watrowski R., Kostov S., Tsoneva E., et al. Menstrual Efluent in the Pathogenesis and Diagnosis of Endometriosis—A Systematic Review. Diagnostics. 2026;16(5):677.
doi:10.3390/diagnostics16050677. MDPI






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